Philippe Aghion : la France doit regarder son déclin en face pour rebondir
J’ai eu la chance de rencontrer Philippe Aghion, lauréat du Prix Nobel d’économie 2025, lors d’une conférence au Club Les Échos. L’homme cherche à réveiller la France.
Il faut admettre que la France est en déclin !
La France traverse une phase de décrochage relatif. Pourtant, ça fait mal de l’admettre. Mais reconnaître cette réalité est un acte de lucidité stratégique. En économie, comme en gestion d’entreprise, on ne corrige jamais ce que l’on refuse d’accepter. Sinon, on se plante.
Alors quel est le problème ? Ça n’est pas un manque de talents, d’idées ou d’énergie, mais probablement une incapacité à affronter la réalité. Et sûrement un manque de courage politique. Trop souvent, nous préférons le réconfort des récits à l’exigence des faits.
Donc, pour Aghion, notre déclin n’est pas une fatalité. C’est un point de départ, à condition d’avoir le courage de le reconnaître et d’en tirer les conséquences opérationnelles.
Trop d’idéologie, pas assez d’actes
Les économistes français sont parmi les plus brillants au monde. Leurs travaux sont cités, respectés et influencent les politiques publiques bien au-delà de nos frontières.
Pourtant, le Nobel déplore que, dès qu’ils s’adressent au débat public national, l’économiste se mue trop souvent en discours normatif, souvent moralisateur, voire détaché de la réalité. Le débat sur la taxe Zucman a plus été un totem qu’un vrai débat raisonné.
Résultat : le débat s’enlise dans des postures défensives. Nous expliquons moins, et les décisions structurantes, celles qui pourraient inverser la tendance, sont sans cesse reportées.
L’effet Bazooka : la force passive mais assumée
Philippe Aghion a insisté sur un point crucial : en politique comme en affaires, l’action n’est pas toujours ce qui produit le plus d’effet. La crédibilité, l’intention claire et la capacité à inspirer ou dissuader comptent tout autant.
C’est l’exemple du « bazooka économique » assumé par l’Europe ces dernières semaines face à Trump. Son efficacité ne tenait pas à son utilisation, mais à la possibilité qu’il soit utilisé. Nous avons envoyé un signal fort : l’Europe était prête à agir, avec détermination et cohérence.
Aujourd’hui, la France n’a pas perdu toute puissance économique. Elle a peut-être perdu l’habitude d’affirmer une intention stratégique lisible. Et surtout à l’intérieur. Sans cette autorité assumée, la confiance, interne comme externe, s’érode inexorablement.
Et l’IA : une équation économique difficile mais jouable
Pour Aghion, la question n’est pas : « L’IA va-t-elle détruire l’emploi ? », mais : « Sommes-nous prêts à gérer la transition ? ». C’est la posture que je tiens depuis longtemps.
Sur l’IA, les mécanismes économiques sont clairs :
- L’IA augmente la productivité, ce qui génère une offre accrue, une demande stimulée et, in fine, de nouveaux emplois.
- Elle catalyse l’innovation, créant de nouveaux marchés et de nouvelles opportunités.
Le risque n’est donc pas l’IA elle-même, mais l’impréparation. Une transition subie est synonyme de chocs sociaux. Une transition anticipée peut devenir un levier de croissance sans précédent. Et là-dessus, nous sommes OK, mais très loin des Chinois qui ont deux longueurs d’avance sur nous.
L’Europe est une soft power exceptionnelle : un actif stratégique sous-exploité
On parle beaucoup de compétences individuelles, de soft skills ou de polyvalence. Ces éléments sont importants, mais au niveau global, Aghion pointe une force encore plus puissante... La vraie force de la France et de l’Europe réside ailleurs :
- Un vivier de chercheurs et d’entrepreneurs de classe mondiale.
- Un modèle social unique, à la fois protecteur et innovant.
- Une capacité à coopérer entre nations, fondée sur une histoire commune.
- Une crédibilité intellectuelle et culturelle inégalée.
Cette soft power n’est pas un simple atout symbolique. C’est un actif stratégique majeur, à condition de le structurer, de le projeter et de l’articuler avec une vision économique ambitieuse.
Les entrepreneurs : acteurs clés du changement
Cessons de nous bercer d’illusions. Les entrepreneurs, eux, connaissent la réalité du terrain. Ils arbitrent, investissent, prennent des risques et transforment l’incertitude en opportunité.
Dans un pays souvent paralysé par les clivages idéologiques, les entrepreneurs incarnent une force d’action concrète. Leurs voix doivent porter, une voix de lucidité, de courage et d’action.
Le changement de paradigme économique ne viendra pas uniquement de l’État. Mais nous devons élever nos voix. Il émergera de celles et ceux qui agissent déjà : ceux qui refusent le déni, qui assument la réalité et qui la transforment en avantage compétitif.
La France n’est pas condamnée
Elle est peut-être au bord d’un renouveau. Mais elle doit rompre avec l’auto-illusion pour se remettre en mouvement.
La question n’est déjà plus de savoir si nous devons changer de logiciel. Elle est de savoir quand, et comment, nous allons le faire.